Né le 25 août 1949 en Israël, à Haïfa — souvent précisé Tirat Carmel —, Gene Simmons fête aujourd’hui ses 77 ans. Bassiste, chanteur, auteur-compositeur et cofondateur de Kiss, il a construit le personnage de « The Demon ». Mais derrière le maquillage se dessine aussi le parcours d’un enfant immigré, fasciné par les Beatles, devenu l’un des artisans de « Rock and Roll All Nite ».
Avant les crachats de sang, les jets de feu et la longue langue associée aux concerts de Kiss, Gene Simmons a connu un déclic beaucoup plus simple : quatre musiciens apparaissant sur un écran de télévision. Adolescent à New York, il découvre les Beatles et voit dans ces artistes venus d’un autre pays des figures auxquelles il peut s’identifier. Cette apparition lui donne envie de prendre une guitare et d’essayer à son tour quelques accords.
Né sous le nom de Chaim Witz, le futur musicien quitte Israël vers l’âge de huit ans pour s’installer à New York avec sa mère, Flóra Klein, survivante juive hongroise de la Shoah. Son arrivée aux États-Unis ouvre une période d’immersion dans la culture populaire américaine. La découverte des Beatles prend, dans ce contexte, une signification particulière : Simmons retient que des musiciens non américains peuvent être adoptés par le public des États-Unis.
Le passage de spectateur à auteur intervient rapidement. Vers quatorze ans, après avoir appris ses premiers accords, il écrit et enregistre « My Uncle is a Raft ». Cette première tentative ne disparaît pas dans un tiroir oublié : des décennies plus tard, Simmons l’intègre à The Vault, un coffret réunissant environ 150 enregistrements inédits couvrant cinquante ans.
Cette conservation éclaire une facette moins visible que celle de « The Demon ». Avant même la formation de Kiss, Simmons accumule du matériau, garde ses essais et revient sur ses propres compositions. Cette pratique du réemploi jouera un rôle concret dans la naissance de la chanson appelée à devenir le principal rituel de fin de concert du groupe.
Au milieu des années 1970, Kiss possède déjà son identité scénique, mais Neil Bogart, président de Casablanca Records, estime qu’il manque au groupe une véritable chanson-slogan. Sa demande est précise : il veut un hymne capable de servir de cri de ralliement aux fans. Elle met Paul Stanley et Gene Simmons face à une contrainte presque programmatique.
Stanley résumera ainsi l’objectif : « Nous sentions qu’il nous fallait un hymne, une chanson qui puisse être le cri de ralliement de tous nos fans. » De retour dans sa chambre d’hôtel sur Sunset Boulevard, à Los Angeles, il compose rapidement le refrain, la mélodie et l’accroche répétitive de « Rock and Roll All Nite ».
Gene Simmons apporte les couplets. Plutôt que de partir de zéro, il puise dans une chanson antérieure, « Drive Me Wild », dont le sujet initial tournait autour d’une voiture. Le morceau résulte donc d’un assemblage : une commande du patron du label, une accroche écrite par Stanley et un ancien matériau de Simmons adapté à cette nouvelle fonction collective.
La méthode révèle la complémentarité des deux cofondateurs de Kiss. À propos de cette collaboration, Stanley a livré une formule concise : « Gene et moi nous comprenons et nous parvenons toujours à assembler les pièces. » Dans le cas de « Rock and Roll All Nite », l’expression est presque littérale : les contributions distinctes s’emboîtent pour répondre à une demande extérieure sans effacer le travail d’auteur de chacun.
L’enregistrement destiné à Dressed to Kill prolonge cette logique. Des amis, des musiciens et des membres de l’équipe technique sont invités à chanter et à taper des mains sur la bande. Le caractère fédérateur recherché par Neil Bogart n’est donc pas seulement inscrit dans les paroles : il se retrouve dans la fabrication même du morceau, ouverte à un petit collectif réuni en studio.
La chanson devient ensuite la clôture quasi systématique des concerts de Kiss. Pendant près de cinquante ans, elle accompagne les sorties de scène du groupe et associe durablement le travail d’écriture de Simmons et Stanley au spectacle de « The Demon ». Une demande formulée par un dirigeant de maison de disques s’est ainsi transformée en rituel répété de tournée en tournée.
Quelques mois plus tard, « Rock and Roll All Nite » trouve une place inattendue dans la conception d’un autre morceau de Kiss. Lors des sessions de Destroyer au Record Plant, le producteur Bob Ezrin transforme « Detroit Rock City » en récit scénarisé. L’ouverture raconte le trajet fatal d’un jeune fan se rendant à un concert, une idée inspirée par la mort d’un spectateur renversé devant une salle lors d’une tournée précédente.
Ezrin écrit et lit le faux bulletin d’information entendu au début. Pour construire la suite, il quitte le studio avec des microphones et utilise la voiture d’un employé garée dans la rue. Il enregistre la portière, le démarrage du moteur et les changements de vitesse, puis emploie un émetteur de faible puissance afin de diffuser « Rock and Roll All Nite » dans l’autoradio.
Le morceau conçu comme cri de ralliement devient ainsi la musique entendue pendant le trajet fictif du personnage de « Detroit Rock City ». Dans cette production plus narrative, Simmons adopte par ailleurs une ligne de basse plus complexe que son approche habituelle, nourrie d’influences rhythm and blues. Son rôle ne se limite donc ni au chant ni à l’image spectaculaire : il participe aussi à la construction instrumentale de la scène imaginée par Ezrin et Stanley.
Le maquillage de Gene Simmons a souvent occupé le premier plan, mais son catalogue au sein de Kiss montre la continuité du travail commencé avec « My Uncle is a Raft ». En plus de ses collaborations avec Paul Stanley, il signe seul plusieurs titres du groupe, dont « Calling Dr. Love », « Love ’Em and Leave ’Em », « Larger Than Life », « Only You », « Got Love for Sale » et, plus tard, « Domino ».
La genèse de « Rock and Roll All Nite » permet cependant de saisir au plus près sa méthode : conserver des idées, reprendre une chanson inaboutie, l’adapter à une nouvelle commande et partager la construction finale. Le jeune auteur qui archivait ses premiers essais et le cofondateur de Kiss chargé de fournir les couplets d’un hymne appartiennent au même fil créatif.
La tournée d’adieu End of the Road Tour s’est achevée en 2023, refermant cinquante années de concerts de Kiss. Gene Simmons a ensuite annoncé vouloir poursuivre la scène avec le Gene Simmons Band, tout en prenant une décision nette : ne plus porter le maquillage associé à « The Demon » dans ce projet parallèle.
Ce choix sépare désormais le musicien de la persona visuelle élaborée à partir de 1973, sans effacer le répertoire auquel elle reste attachée. Il donne aussi un relief particulier au chemin parcouru depuis l’écran de télévision new-yorkais : avant de devenir un visage peint immédiatement reconnaissable, Simmons avait d’abord été un adolescent qui s’était identifié à des musiciens étrangers et avait voulu apprendre quelques accords.
À 77 ans, son parcours se lit ainsi moins comme une simple succession de spectacles que comme une histoire de pièces assemblées : une vocation née devant les Beatles, une première chanson soigneusement conservée, des couplets récupérés dans un ancien projet et un hymne construit à deux. « Rock and Roll All Nite » en constitue le point de convergence, entre méthode d’auteur, identité de groupe et relation durable avec le public de Kiss.