Oasis publiait Definitely Maybe le 29 août 1994 chez Creation Records. Trente-deux ans après sa sortie, le premier album du groupe de Manchester célèbre son anniversaire avec une histoire mouvementée : premières sessions trop policées, producteur écarté, nouvelle tentative en Cornouailles et mixage radical d’Owen Morris. Avant d’entrer directement numéro un au Royaume-Uni, le disque avait dû survivre à une fabrication fragmentée et coûteuse.
Quelques mois avant la sortie de Definitely Maybe, Oasis possède déjà ce que les studios peinent à saisir : une énergie scénique suffisamment convaincante pour attirer Alan McGee. Le patron de Creation Records a vu le groupe au King Tut’s Wah Wah Hut de Glasgow et l’a signé en octobre 1993. Pour Liam et Noel Gallagher, l’étape suivante consiste à transformer cette présence en concert en un premier album. C’est précisément là que les difficultés commencent.
Les premières sessions se déroulent à la fin de 1993 au Monnow Valley Studio, au pays de Galles, sous la direction du producteur Dave Batchelor. Le cadre professionnel a un prix, environ 800 livres par jour, mais les enregistrements ne convainquent ni Oasis ni son label. Les versions sont jugées trop policées et trop faibles par rapport au groupe entendu sur scène.
Le malaise tient donc moins aux chansons qu’à leur passage en studio. Certains membres vont jusqu’à évoquer un lieu qui semblait « hanté », détail révélateur de l’inconfort entourant ces séances coûteuses. Pour un groupe recruté après un concert, l’écart entre l’impact du direct et le résultat enregistré devient le principal problème à résoudre.
Le matériau est pourtant déjà là. Noel Gallagher a composé l’essentiel des titres entre 1992 et 1993, en puisant dans la vie quotidienne, l’envie d’échapper au travail précaire et une confiance volontiers bravache. « Live Forever », « Supersonic », « Shakermaker » ou « Cigarettes & Alcohol » attendent encore une méthode capable de préserver cette écriture sans atténuer le groupe.
Oasis change alors de décor et de méthode. En janvier et février 1994, les musiciens s’installent au Sawmills Studio, près de Fowey, en Cornouailles, avec Mark Coyle, leur ingénieur du son en concert. Le studio est isolé au bord d’un estuaire. Dans cette retraite, l’objectif est concret : retrouver les conditions qui font fonctionner le groupe sur scène.
Les musiciens jouent serrés dans la même pièce, sans cloisonnement. Tony McCarroll, alors batteur d’Oasis, résumera cette différence : « Nous avons de nouveau enregistré en groupe dans la même pièce, contrairement à Monnow Valley. » La disposition reproduit celle des répétitions et doit permettre aux instruments d’être captés ensemble plutôt que séparément.
Le quotidien des sessions est moins discipliné que cette stratégie ne le laisse penser. Il faut parfois faire sortir les musiciens du salon, où ils regardent Match of the Day, jouent au billard ou à la console, avant de les réunir pour travailler tard dans la nuit. Noel Gallagher passe aussi une partie de ses journées à enregistrer lui-même plusieurs parties instrumentales. Le groupe tient néanmoins à conserver un « son de bande » en laissant les autres musiciens jouer les pistes finales.
Cette recherche d’immédiateté trouve un équivalent dans la naissance de « Supersonic ». Noel Gallagher écrit la chanson en une seule journée au studio, à partir d’un riff simple et de paroles mêlant références cryptiques et répliques bravaches. Le titre devient le premier single d’Oasis au printemps 1994 et installe auprès du public la confiance déjà remarquée pendant les concerts.
« Shakermaker » emprunte une autre voie. Son motif mélodique s’inspire de jingles publicitaires télévisés, tandis que les paroles accumulent marques et objets familiers. Noel Gallagher utilise ainsi des éléments triviaux comme matière d’écriture. Publié après « Supersonic », le morceau participe à la progression du groupe dans les classements avant même que l’album ne soit achevé.
La tentative de Sawmills ne règle pourtant pas tout. Les résultats restent jugés insatisfaisants, Dave Batchelor est licencié et Creation Records confie finalement le mixage à Owen Morris. Celui-ci récupère des enregistrements déjà chargés de nombreux overdubs de guitare accumulés par Noel Gallagher et Mark Coyle. Son intervention ne consiste pas à recommencer une nouvelle fois, mais à transformer le matériel existant.
Morris retire une grande partie de ces ajouts, pousse fortement les niveaux et emploie notamment des délais sur la batterie. Le mixage devient frontal et bruyant, à rebours du rendu trop raffiné reproché aux premières séances. Une partie de ce travail est achevée dans le studio de Johnny Marr à Manchester. Morris résumera son approche en quelques mots : « L’idée, c’était de l’enregistrer et de le sortir – voilà l’état d’esprit. »
La fabrication de Definitely Maybe demeure toutefois dispersée. Outre Monnow Valley et Sawmills, les chansons passent par les studios Clear, Out of the Blue, Pink Museum et Matrix pour des prises supplémentaires ou des mixages. Le premier album d’Oasis prend ainsi forme moins au cours d’une session parfaitement maîtrisée qu’au fil de déplacements, de corrections et de décisions parfois radicales.
Au milieu de cette production agitée, « Live Forever » apporte un point d’équilibre. Noel Gallagher explique l’avoir écrite en réaction à une vision pessimiste du rock. Il imagine au contraire la vie à Burnage et l’amitié comme sources d’optimisme. La chanson devient le premier single du groupe à entrer haut dans les classements et prend une place particulière sur scène.
Avec « Cigarettes & Alcohol », le regard revient vers les difficultés ordinaires. Le texte décrit le travail précaire et la fête comme échappatoire, autour d’un riff blues-rock massif. Les deux chansons éclairent les pôles de l’écriture de Noel Gallagher sur l’album : le constat d’un quotidien contraint et l’aspiration à quelque chose de meilleur.
La pochette ramène elle aussi Definitely Maybe à Burnage. Oasis est photographié en contre-plongée dans le salon de la maison des parents Gallagher, à Manchester. Liam est allongé sur le sol, entouré d’un téléviseur, de posters, de bouteilles et d’objets qui renvoient au quotidien du groupe au début des années 1990. Après les studios successifs, le disque trouve ainsi son image dans un cadre domestique.
Les singles « Supersonic », « Shakermaker » puis « Live Forever » ont préparé sa parution. Lorsque Creation Records publie l’album le 29 août 1994, celui-ci entre directement à la première place du UK Albums Chart. Il devient alors le premier album le plus rapidement vendu au Royaume-Uni et obtient le statut or en quatre jours.
Les ventes conduiront ensuite Definitely Maybe jusqu’à sept certifications platine au Royaume-Uni et à plusieurs millions d’exemplaires dans le monde. Une grande tournée suit rapidement, tandis qu’Oasis se retrouve déjà en position de préparer (What’s the Story) Morning Glory? dans un contexte d’attente commerciale et médiatique accrue.
Trente-deux ans après sa sortie, l’histoire de Definitely Maybe reste d’abord celle d’un problème de traduction : comment faire tenir sur un album ce qu’Oasis produisait naturellement en concert ? Monnow Valley n’y était pas parvenu, Sawmills a tenté de rétablir le jeu collectif, puis Owen Morris a dégagé et poussé les bandes jusqu’à obtenir le résultat recherché.
Le numéro un britannique qui paraît en août 1994 ne vient donc pas d’un parcours de studio linéaire. Il est l’aboutissement d’enregistrements déplacés d’un lieu à l’autre, d’un producteur écarté, de guitares ajoutées puis retirées et d’une méthode finalement recentrée sur l’impact du groupe. C’est ce chemin accidenté qui donne aujourd’hui tout son relief aux 32 ans du premier album d’Oasis.