Tony Kanal : le bassiste qui a construit No Doubt de l’intérieur

Né le 27 août 1970 à Kingsbury, dans le nord-ouest de Londres, Tony Kanal fête aujourd’hui ses 56 ans. Bassiste, auteur-compositeur et producteur, il accompagne No Doubt depuis ses premiers concerts. De la gestion quotidienne du groupe aux séances de Return of Saturn, puis à l’écriture collective de Push and Shove, son parcours raconte comment un musicien peut progressivement devenir l’un des organisateurs du travail créatif.

 

En 1987, Tony Kanal assiste à un concert de No Doubt en simple spectateur. La formation d’Anaheim, encore liée à la scène ska californienne, n’a alors donné qu’un seul concert officiel. Lorsque son bassiste original quitte le groupe, le lycéen auditionne et rejoint l’équipe avant même sa deuxième apparition sur scène. En l’espace de quelques semaines, il passe ainsi de la salle au cœur d’un projet encore balbutiant.

Tony Kanal, de la basse du lycée au deuxième concert de No Doubt

Le chemin qui conduit Tony Kanal à cette audition a commencé loin des clubs californiens. Né Tony Ashwin Kanal en Angleterre, il émigre avec sa famille en Californie du Sud vers l’âge de onze ans. Il apprend ensuite la basse dans le cadre structuré de la fanfare ou du jazz band de son lycée, avant de découvrir No Doubt à la fin des années 1980.

Son arrivée très précoce lui donne une place particulière dans l’histoire du groupe. No Doubt n’a encore ni contrat ni carrière installée : la formation cherche des dates et tente de s’organiser autour de Gwen Stefani, Eric Stefani et de ses autres membres. Kanal ne se limite rapidement plus à tenir la basse. Il participe également à la gestion quotidienne, assumant un rôle de manager interne en parallèle de son travail de musicien.

Cette double fonction annonce la suite de son parcours. Au fil des albums, Tony Kanal intervient non seulement dans l’interprétation, mais aussi dans la construction des chansons, le choix des méthodes de travail et les décisions prises lorsque le groupe estime devoir changer de direction.

Une maison à Hollywood transformée en atelier d’écriture

La préparation de Return of Saturn donne une image précise de cette organisation collective. Après le succès mondial de Tragic Kingdom, No Doubt loue en 1998 une maison dans les Hollywood Hills. Le lieu devient un bureau de composition : les membres s’y retrouvent du lundi au vendredi, à partir de 13 heures, et travaillent jusqu’à épuisement.

La méthode est rigoureuse, mais elle ne garantit pas que les chansons seront conservées. Durant l’été suivant, le groupe en enregistre sept. À l’écoute, Tony Kanal les juge trop proches de ce que No Doubt vient de faire sur Tragic Kingdom. Plutôt que de prolonger cette formule, les musiciens mettent les morceaux de côté et reprennent presque tout le chantier avec un nouveau producteur, Glen Ballard.

La décision donne la mesure de l’exigence appliquée à ces séances. « Nous voulions grandir en tant qu’auteurs-compositeurs, en tant que musiciens », expliquera Kanal. Pendant l’année 1999, les chansons sont retravaillées et certaines passent par plusieurs traitements avant que leur forme soit arrêtée.

La basse, la voix et des chansons testées dans plusieurs styles

Derrière l’emploi du temps de bureau, la composition demeure fondée sur des échanges directs. Tony Kanal décrit un processus où il s’installe avec Gwen Stefani, joue une partie de basse et la laisse chercher une ligne vocale. Tom Dumont peut les rejoindre à la guitare. L’écriture naît alors de cette circulation entre les instruments et la voix, sans commencer par la théorie.

Une même chanson peut être essayée comme un morceau rock, new wave ou reggae. Le groupe conserve la version qui fonctionne le mieux selon son ressenti. Cette méthode permet de comprendre pourquoi Kanal occupe une position plus large que celle d’un accompagnateur : la basse sert aussi de point de départ à la recherche mélodique et à la structure des morceaux.

Sur Return of Saturn, cette façon de travailler se double donc d’une capacité à renoncer. Sept chansons ont déjà été enregistrées, du temps a été engagé, mais la proximité avec l’album précédent suffit à provoquer un nouveau départ. La discipline ne consiste pas seulement à produire davantage : elle sert aussi à identifier ce que le groupe ne veut pas refaire.

Avec Rock Steady, No Doubt apprend à décider plus vite

Le contraste est net lors de la préparation de Rock Steady. Habitué aux gestations longues, No Doubt commence à composer en janvier 2001 et publie l’album en décembre de la même année. Tony Kanal présente cette période comme une succession d’aventures quotidiennes, nourries par des collaborations et des sessions itinérantes, souvent menées à l’étranger.

Les chansons continuent d’être testées sous différentes formes, entre rock, new wave et reggae, tandis que les séances font également intervenir des rythmes dancehall et des approches pop. La différence tient au rythme des décisions. La contrainte d’achever le disque dans l’année oblige le groupe à valider plus rapidement les directions retenues, là où les projets précédents avaient demandé plusieurs années.

Ce passage de Return of Saturn à Rock Steady révèle deux réponses opposées au même problème créatif. Dans un cas, No Doubt abandonne des enregistrements pour éviter la répétition. Dans l’autre, il multiplie les rencontres et accélère le travail. Kanal participe aux deux mouvements : il peut défendre une remise à zéro, puis s’adapter à une fabrication beaucoup plus rapide.

Les collaborations extérieures transforment son écriture

Au cours des années 2000, Tony Kanal développe parallèlement son activité de producteur et de co-auteur. Il travaille avec le chanteur de reggae Elan Atias, coécrit et produit des titres pour Gwen Stefani en solo, et collabore notamment avec Pink ou Weezer. Ces expériences l’obligent à affiner sa manière de construire une chanson en dehors du fonctionnement habituel de No Doubt.

Lorsqu’il revient travailler avec le groupe sur Push and Shove, la répartition des rôles évolue. Auparavant, Kanal ou Tom Dumont apportaient surtout les progressions d’accords, tandis que Gwen Stefani prenait en charge la majorité des mélodies et des paroles. Désormais, Kanal participe également aux idées mélodiques et aux lignes de texte. Refrains et couplets deviennent l’objet d’une élaboration plus collective.

Cette transformation n’arrive pas immédiatement en studio. En 2009, No Doubt choisit d’abord de repartir en tournée afin de se reconnecter, selon Kanal, entre ses membres et avec le public. Le retour sur scène ravive l’envie de composer et redonne au groupe la confiance nécessaire pour préparer un nouvel album après plus d’une décennie sans disque inédit.

Une manière de faire vivre le collectif au-delà de No Doubt

Le parcours de Tony Kanal apparaît ainsi comme un élargissement progressif de ses responsabilités. Recruté à la basse avant le deuxième concert de No Doubt, il participe bientôt à son organisation, intervient dans les choix de studio, puis étend son travail aux mélodies, aux paroles et à la production. Ses activités extérieures ne l’éloignent pas simplement du groupe : elles nourrissent sa façon d’y revenir.

Cette logique se prolonge avec Dreamcar, projet formé dans les années 2010 avec Tom Dumont, Adrian Young et le chanteur Davey Havok. Kanal y retrouve deux partenaires historiques de No Doubt dans une autre combinaison de voix et de rythmes, tout en conservant la complicité construite au sein de la section rythmique.

Des premières répétitions d’Anaheim aux chansons de Push and Shove, le fil demeure celui d’un musicien attentif à la manière dont un groupe travaille. Planning strict, abandon de sessions déjà enregistrées, accélération volontaire ou partage plus large de l’écriture : à 56 ans, Tony Kanal offre surtout le portrait d’un bassiste devenu, étape après étape, l’un des artisans de la méthode No Doubt.