Né le 19 août 1945 à Hounslow, en Angleterre, Ian Gillan fête aujourd’hui ses 81 ans. Chanteur et parolier de Deep Purple, il a construit son parcours entre interprétations vocales extrêmes, récits tirés du réel et décisions risquées. De la découverte de « Heartbreak Hotel » à « Child in Time », puis de Montreux à Black Sabbath, son histoire révèle une aptitude constante à transformer la tension en matière musicale.
Dans « Child in Time », Ian Gillan commence presque à voix basse. L’intensité augmente lentement, jusqu’à ces cris prolongés qui placent son registre aigu au centre du morceau. Cette progression, enregistrée avec Deep Purple en 1970, résume une grande partie de son travail de chanteur : ne pas utiliser la puissance comme un simple effet, mais l’organiser pour faire monter la tension.
Ian Gillan fête aujourd’hui ses 81 ans. Son parcours ne se limite pourtant pas à cette voix immédiatement associée à Deep Purple. Il est aussi celui d’un parolier capable de transformer un incendie en récit, d’un interprète passé par le rock-opéra et d’un musicien qui a quitté un groupe au sommet avant de chercher d’autres cadres de création.
Le premier choc arrive bien avant Deep Purple. Adolescent à Hounslow, dans la banlieue londonienne, Gillan entend Elvis Presley chanter « Heartbreak Hotel ». « J’ai découvert le rock’n’roll grâce à “Heartbreak Hotel” d’Elvis Presley », expliquera-t-il rétrospectivement.
Vers l’âge de 16 ans, cette découverte le pousse à former ses propres groupes sans l’appui d’un label. Il passe notamment par The Moonshiners et The Javelins, se produisant dans des salles locales sous les noms de Jess Gillan ou Jess Thunder. L’épisode fixe déjà une direction : la voix doit être capable de porter une présence et de donner au texte une dimension immédiate.
Au milieu des années 1960, Episode Six lui offre un cadre plus structuré. Gillan y affine sa puissance vocale et son goût pour les harmonies. En juillet 1969, Deep Purple le recrute pour remplacer Rod Evans. Le chanteur arrive avec le bassiste Roger Glover, lui aussi membre d’Episode Six : la formation dite Mark II prend alors forme autour de Gillan, Glover, Ritchie Blackmore, Jon Lord et Ian Paice.
Entre 1969 et 1972, Ian Gillan devient à la fois la voix principale et l’un des principaux paroliers de Deep Purple. Les albums Deep Purple In Rock, Fireball et Machine Head installent son contraste entre lignes mélodiques d’inspiration blues et cris aigus maîtrisés.
« Child in Time », publié sur Deep Purple In Rock, constitue l’exemple le plus précis de cette méthode. Gillan part d’un timbre doux, presque chuchoté, puis augmente progressivement l’intensité jusqu’à une série de cris tenus. La construction accompagne un texte allusif consacré à la violence et à l’innocence. Elle donne à la chanson une montée de tension quasi apocalyptique et en fait un moment central des concerts du groupe.
Ce travail ne consiste donc pas seulement à atteindre des notes aiguës. Sur « Child in Time », la voix organise tout un parcours dramatique : retenue, progression, rupture, puis retour à l’apaisement. Le morceau permet de comprendre comment Gillan a placé le contrôle au cœur d’un chant pourtant poussé vers ses limites.
La même année, Gillan enregistre la partie de Jésus sur l’album original de Jesus Christ Superstar, conçu par Andrew Lloyd Webber et Tim Rice. Le rôle l’oblige à adapter sa technique à une écriture plus théâtrale et mélodique que celle de Deep Purple.
En studio, l’attention portée à la diction et à l’expression dramatique montre une autre utilisation de son registre. Cette collaboration élargit son champ d’interprétation au moment même où « Child in Time » impose son chant le plus extrême. Les deux projets dessinent ainsi moins une opposition qu’une même recherche de tension, obtenue tantôt par la montée vers le cri, tantôt par la précision théâtrale.
Les sessions de Machine Head placent bientôt Gillan devant un autre exercice. En décembre 1971, Deep Purple se trouve à Montreux lorsqu’un incendie détruit le casino pendant un concert de Frank Zappa. Le groupe doit déplacer son enregistrement et travailler dans des conditions improvisées près du lac Léman.
Gillan ne cherche pas une histoire extérieure à cette situation : il consigne l’événement dans les paroles de « Smoke on the Water ». Le texte décrit l’incendie, la fumée au-dessus de l’eau et les mésaventures du groupe en Suisse. Sa construction presque documentaire donne au morceau l’allure d’un reportage musical, posé sur un riff simple et massif.
Cette chanson révèle une autre facette de son écriture. Là où « Child in Time » avance par images allusives et intensité progressive, « Smoke on the Water » repose sur un récit concret. La voix demeure davantage contenue, au service du déroulement des faits. L’incident de Montreux devient ainsi une chanson grâce à l’association d’un épisode réel, d’un phrasé narratif et d’une structure immédiatement mémorisable.
Cette période de création soutenue a aussi son revers. En 1973, alors que Deep Purple connaît un important succès commercial, Gillan quitte le groupe après avoir donné un long préavis. Les tournées l’ont épuisé et les tensions internes se sont aggravées, notamment avec Ritchie Blackmore. « J’ai quitté Deep Purple parce que j’étais épuisé par les tournées et les tensions internes », résumera-t-il.
Son départ n’est pas immédiatement suivi par la formation d’un nouveau groupe. Gillan investit dans le studio Kingsway, gère l’hôtel The Springs et s’engage dans une entreprise de moteurs. Cette parenthèse extra-musicale dure jusqu’à son retour vers l’écriture et l’enregistrement à partir de 1976.
Il fonde alors l’Ian Gillan Band, puis Gillan. Entre 1979 et 1982, ce second groupe rencontre un succès significatif au Royaume-Uni. Ces projets lui permettent de porter une formation sous son propre nom et d’explorer une écriture parfois orientée vers le jazz-rock, tout en maintenant la voix au centre.
En 1983, une autre bifurcation se présente : Ian Gillan devient le chanteur de Black Sabbath pour Born Again. Son chant rugueux et théâtral rencontre alors l’environnement métallique du groupe de Tony Iommi. L’association ne dure qu’une période, mais elle prolonge son intérêt pour les contextes sonores extrêmes.
Dès 1984, Gillan retrouve Deep Purple pour Perfect Strangers. Écarté en 1989, il réintègre définitivement le groupe en 1992 et en demeure aujourd’hui le chanteur principal. Ces allers-retours n’effacent pas ses activités personnelles, poursuivies notamment avec plusieurs albums solos et le projet rétrospectif Gillan’s Inn.
De « Heartbreak Hotel » à « Smoke on the Water », le parcours de Ian Gillan repose sur plusieurs façons de donner une forme à la tension. Elle peut devenir une ascension vocale dans « Child in Time », un jeu théâtral dans Jesus Christ Superstar, un récit factuel à Montreux ou la raison d’une rupture avec Deep Purple.
À 81 ans, son rôle au sein du groupe relie encore ces différents épisodes. La puissance vocale a longtemps retenu l’attention, mais les chansons et les décisions racontées ici montrent surtout un chanteur-parolier soucieux de trouver, après chaque rupture, un nouveau cadre pour sa voix.