Né le 23 août 1959 à Édimbourg, Edwyn Collins fête aujourd’hui ses 67 ans. Chanteur et guitariste d’Orange Juice, auteur de « A Girl Like You », producteur et fondateur de labels indépendants, l’Écossais envisage son parcours comme deux carrières distinctes. La première s’est construite par la débrouille et le studio ; la seconde, après ses graves AVC de 2005, par un patient réapprentissage de la parole, des chansons et de l’écriture.
Edwyn Collins avait déjà fondé un groupe et un label, traversé le chômage, financé un disque avec l’aide de fans et bâti son propre studio lorsque « A Girl Like You » lui a apporté une reconnaissance internationale. Après 2005, il lui a pourtant fallu recommencer autrement : retrouver les mots, réécouter ses anciens morceaux et adapter sa manière de composer. Entre ces deux périodes, un même principe demeure visible : créer les conditions nécessaires pour continuer à faire de la musique.
À la fin des années 1970, Collins travaille comme illustrateur pour le service des parcs de Glasgow. Ce poste municipal lui apporte une stabilité matérielle pendant qu’il monte ses premiers groupes dans la scène indépendante locale. Encore adolescent, il fonde Nu-Sonics, formation qu’il rebaptise Orange Juice autour de 1979.
La naissance du groupe s’accompagne rapidement d’une décision déterminante. Faute de réseau industriel établi, Collins crée Postcard Records à Édimbourg afin de publier les premiers singles d’Orange Juice. « Falling & Laughing » et les autres titres du groupe peuvent ainsi circuler en dehors des grandes maisons de disques. Ces tirages modestes finissent néanmoins par attirer l’attention de compagnies comme Polydor.
La formule rétrospective de Collins résume cette volonté de tout construire lui-même : « Je me suis fait Orange Juice. » Postcard n’est donc pas un simple complément à son activité de musicien. Le label constitue dès ses débuts un moyen de transformer un projet local en réalité discographique.
En 1983, « Rip It Up », composé et interprété par Collins, offre à Orange Juice une visibilité nationale au Royaume-Uni. Le morceau associe des riffs de guitare inspirés du funk, une basse nerveuse et une mélodie pop alors atypique. Ce succès ne débouche cependant pas sur une série équivalente dans les classements.
Après la dissolution du groupe, Collins se retrouve au chômage. Son passage à une carrière solo ne bénéficie pas d’un soutien massif de l’industrie. Pour enregistrer Hope and Despair, il s’appuie sur un petit groupe de fans prêts à financer le projet, puis négocie à très bas prix un studio en Allemagne. Plusieurs années avant son plus grand succès, son travail repose déjà sur le financement direct, les solutions économiques et le contrôle de ses moyens de production.
Au début des années 1990, après plusieurs albums solo restés peu visibles, Edwyn Collins marque une longue pause et construit West Heath Yard à Londres. Ce studio personnel devient l’outil de sa reprise en main artistique. Il y enregistre en 1994 Gorgeous George, joue lui-même une grande partie des instruments et travaille notamment avec Paul Cook, ancien batteur des Sex Pistols.
« A Girl Like You » naît d’abord chez lui, avant d’être achevé et produit à West Heath Yard. La femme décrite dans la chanson n’est pas une personne réelle : Collins parle d’une « fille mythique », dotée dans le texte d’un pouvoir presque mythologique. Le petit label Setanta accepte d’en faire un single malgré des doutes sur ses possibilités commerciales.
La première sortie, à la fin de 1994, obtient des résultats modérés au Royaume-Uni. Le changement d’échelle intervient en 1995, lors de la réédition du titre et de son inclusion dans la bande originale du film Empire Records. « A Girl Like You » entre alors dans le top 5 britannique et le top 40 américain. Ses ventes atteignent environ deux millions d’exemplaires, donnant à Collins les moyens de relancer un label à lui.
Cette première carrière est interrompue en février 2005. Une série de graves AVC et une hémorragie cérébrale laissent Collins sans parole, avec de grandes difficultés pour marcher et utiliser son bras droit. L’accident survient alors que Home Again, enregistré auparavant, est sur le point de paraître.
La rupture ne concerne pas seulement la scène ou le jeu instrumental. Collins oublie les chansons qu’il avait lui-même écrites et ne sait plus jouer de la guitare. Pendant sa rééducation, ses anciens titres lui sont diffusés afin qu’il les redécouvre et les réapprenne. L’auteur se retrouve ainsi face à son propre répertoire comme devant une musique devenue étrangère.
La confrontation est d’abord difficile. Collins résumera cette période en une phrase : « J’étais trop effrayé pour écouter de la musique. » Réécouter, reconnaître puis reprendre ses morceaux devient une partie du travail de reconstruction, parallèlement au réapprentissage de la parole et de la marche.
Le retour à la création s’effectue progressivement. En 2010 paraît Losing Sleep, premier album entièrement enregistré après les AVC. Les séquelles touchant son bras droit et l’aphasie modifient concrètement sa méthode : Collins simplifie ses textes, privilégie des structures plus directes et s’appuie davantage sur d’autres musiciens.
Ces collaborations ne représentent pas seulement une aide technique. Elles inscrivent sa nouvelle écriture dans une scène indépendante plus jeune. Sur un projet en hommage à Mavis Staples, il coécrit et enregistre ainsi « I’m Feeling Lucky » avec son fils William Collins, aux côtés d’Ashley Beedle et Darren Morris.
Cette seconde période ne cherche donc pas à reproduire exactement celle d’Orange Juice ou de « A Girl Like You ». Elle repose sur des capacités retrouvées progressivement, des textes plus simples et spécifiques, ainsi que sur une place accrue accordée au travail collectif.
« Nation Shall Speak Unto Nation » donne une forme particulièrement explicite à cette transformation. Collins y aborde la difficulté de se faire comprendre, la recherche des mots et la fragilité du langage après ses AVC. Interrogé sur le morceau, il confirme directement son origine : « Ça parle de mon AVC. Ça parle de moi, je suppose. »
La chanson ne se contente pas de revenir sur l’accident. Elle permet de comprendre comment un trouble de la communication devient lui-même un sujet d’écriture. Là où la rééducation avait commencé par la redécouverte de ses anciens titres, Collins parvient désormais à produire une chanson consacrée aux obstacles rencontrés pour parler, écrire et chanter.
Edwyn Collins a lui-même présenté sa trajectoire comme deux carrières : l’une marquée par Orange Juice, les passages télévisés et le succès international de « A Girl Like You » ; l’autre ouverte par les AVC et la reconstruction de ses capacités de compositeur. Cette séparation est réelle, mais plusieurs épisodes créent une continuité entre elles.
Postcard Records avait permis de publier Orange Juice sans attendre l’appui d’une major. Un studio allemand à bas prix avait rendu possible son premier album solo. West Heath Yard lui avait ensuite offert le cadre de Gorgeous George et de « A Girl Like You ». Après 2005, les collaborations et une écriture adaptée à ses limites deviennent à leur tour les instruments d’une autonomie reconstruite.
Ces dernières années documentées, Collins a continué à enregistrer dans un environnement de studio familier et à travailler avec d’autres artistes. À 67 ans, son parcours se lit moins comme une simple succession de retours que comme une série de solutions concrètes : créer un label, trouver un studio, modifier une méthode, puis faire de la difficulté même à communiquer la matière d’une chanson.