Le 11 août 1997, Morrissey publiait au Royaume-Uni son sixième album studio solo, Maladjusted. Vingt-neuf ans plus tard, le disque reste inséparable de la période conflictuelle qui l’a vu naître : un procès éprouvant, une image publique dégradée et une visibilité médiatique en recul depuis Southpaw Grammar, paru deux ans auparavant.
Ce contexte ne constitue pas seulement l’arrière-plan de l’album. Il s’infiltre directement dans certaines chansons, jusque dans une pièce parlée consacrée au litige judiciaire. Enregistré dans un manoir anglais avec Steve Lillywhite et un groupe de collaborateurs fidèles, Maladjusted raconte ainsi un moment où le sentiment d’inadaptation devient à la fois un titre, un motif d’écriture et le reflet d’une carrière entrée dans une zone de flottement.
Lorsque Morrissey prépare Maladjusted, il sort du procès intenté par Mike Joyce, ancien batteur des Smiths. La procédure a dépassé le cadre d’un désaccord financier : dans son jugement, le magistrat décrit Morrissey comme « retors, récalcitrant et peu fiable ». Souvent reprise dans les récits consacrés à cette période, la formule affecte son image publique au Royaume-Uni.
L’épisode intervient alors que la trajectoire commerciale et médiatique du chanteur est déjà moins favorable qu’au début de sa carrière solo. Maladjusted succède à Southpaw Grammar dans une phase de recul des ventes et de la visibilité. Plusieurs analyses décriront par la suite le Morrissey de 1997 comme un artiste « sans pays », partagé entre Londres et Los Angeles et traversant une période de flottement identitaire.
Le titre choisi pour le nouvel album prend, dans ces circonstances, une signification particulière. Coécrite avec Boz Boorer, la chanson « Maladjusted » développe précisément la figure de l’inadapté. Sans réduire tout le disque à une réponse au procès, le rapprochement entre ce motif d’exclusion et la situation du chanteur est difficile à ignorer.
Les séances se déroulent en janvier 1997 à Hook End Manor, un studio résidentiel installé dans un manoir du Berkshire. Steve Lillywhite dirige la production. Autour de Morrissey se retrouve un noyau déjà familier : Alain Whyte aux guitares, aux claviers et aux chœurs, Boz Boorer aux guitares et à la clarinette, Jonny Bridgwood à la basse, Spencer James Cobrin à la batterie et aux percussions.
Cette équipe resserrée joue un rôle essentiel dans l’écriture du projet. Alain Whyte partage notamment la signature d’« Alma Matters », tandis que Boz Boorer est crédité avec Morrissey pour la chanson titre. L’album est donc façonné avec des partenaires réguliers, dans le cadre fermé d’un studio résidentiel, alors que son auteur se trouve exposé à un climat judiciaire et médiatique particulièrement tendu.
Le contraste est saisissant : le disque bénéficie d’un lieu d’enregistrement clairement identifié, d’un producteur expérimenté et d’une formation stable, mais une partie de son contenu sera ensuite modifiée ou écartée pour des raisons juridiques. La procédure qui précède les séances finit ainsi par peser jusque sur les différentes versions commercialisées.
Placée à l’ouverture de l’album, « Alma Matters » est écrite par Morrissey et Alain Whyte. Son titre repose sur un jeu de mots avec l’expression latine « alma mater », mais la chanson contient aussi une référence précise au film britannique A Taste of Honey, sorti en 1961. La phrase « C’est ma vie à gâcher à ma façon » reprend et détourne une réplique prononcée par le personnage de la mère.
Interrogé en 1997 par la station californienne KROQ, Morrissey avance une interprétation liée à la coexistence des dimensions masculine et féminine de la personnalité. Il relativisera cependant plus tard la sincérité de cette réponse. Ce commentaire ne peut donc pas être retenu comme une explication définitive de la chanson, dont le thème de l’autonomie personnelle apparaît plus clairement documenté par la référence cinématographique.
Island Records choisit « Alma Matters » comme premier single. Le titre paraît au Royaume-Uni le 21 juillet 1997, quelques semaines avant l’album, et atteint la 16e place de l’Official Singles Chart. Pendant la tournée de 1997, Morrissey continue de travailler les mots sur scène : il modifie parfois une ligne pour chanter que le choix qu’il a fait peut sembler mauvais aux yeux des autres.
Aucune chanson ne relie aussi directement Maladjusted au procès que « Sorrow Will Come in the End ». Dans cette pièce parlée, Morrissey exprime sa colère et sa rancœur à propos de l’action engagée par Mike Joyce. Il y évoque explicitement la justice ainsi que le règlement financier.
La chanson montre jusqu’où le conflit s’est introduit dans la fabrication du disque. Elle sera retirée de certaines éditions ultérieures pour des raisons juridiques, sans être absente de toutes les versions. Cette différence entre éditions interdit de considérer sa présence comme systématique, mais elle révèle surtout un album dont le contenu lui-même demeure soumis aux conséquences de l’affaire.
Ce retrait donne un prolongement concret au climat défensif entourant le projet. Le procès ne se contente plus d’éclairer les paroles : il agit sur la forme sous laquelle le public peut entendre l’album. Les rétrospectives publiées autour de son vingtième anniversaire ont d’ailleurs souligné ce paradoxe entre des séances menées à Hook End Manor sous la direction de Steve Lillywhite et un résultat finalement amputé sur certaines éditions.
Maladjusted paraît le 11 août 1997 au Royaume-Uni chez Island Records. Sa publication américaine intervient le lendemain, le 12 août, via Mercury Records. L’album atteint la 8e place de l’Official Albums Chart britannique, confirmant qu’un public demeure présent malgré le recul observé autour de Morrissey.
La situation est plus limitée aux États-Unis, où le disque se classe autour de la 60e ou 61e position du Billboard 200. Ces résultats dessinent une réception contrastée selon les territoires, sans modifier le contexte général : Maladjusted arrive pendant une période où le chanteur dispose de moins de visibilité qu’au commencement de sa carrière solo.
Les critiques publiées au moment de la sortie sont plutôt mitigées. Par la suite, quelques défenses plus passionnées apparaissent, notamment lors des réévaluations menées entre 2017 et 2019, mais l’album reste rapidement en marge de la discographie de Morrissey.
Le destin de Maladjusted ne s’arrête pas à cet accueil initial. Au cours des années 2000 et 2010, certaines rééditions et sélections issues de la discographie officielle le maintiennent à distance. Ce traitement contribue à installer l’image d’un disque mal-aimé, alors même qu’il occupe une place nette dans la chronologie solo entre la période difficile du milieu des années 1990 et le retour plus visible de Morrissey au début des années 2000.
Les articles publiés autour de ses vingt ans ont ramené l’attention sur ses circonstances de création, sans qu’un coffret ou une tournée intégrale spécifiquement consacrée à l’album soit documenté. Cette réévaluation a surtout permis de replacer les chansons dans le climat qui les a produites : le jugement, la rancœur, le sentiment d’exclusion et la collaboration continue avec Alain Whyte, Boz Boorer et les autres musiciens réunis à Hook End Manor.
À 29 ans, Maladjusted apparaît moins comme un simple épisode isolé que comme le document d’un passage instable. Son titre, « Alma Matters » et « Sorrow Will Come in the End » abordent chacun, sous une forme différente, la question du choix personnel, de l’inadaptation ou du conflit. Même son histoire éditoriale, marquée par le retrait juridique d’une chanson sur certaines versions, prolonge les tensions présentes au moment de l’enregistrement.
L’album aura finalement connu une trajectoire conforme, jusque dans son traitement ultérieur, au mot choisi pour le nommer. Né alors que Morrissey se trouvait fragilisé par un procès et une moindre exposition médiatique, Maladjusted a été publié, diversement accueilli, puis relégué dans certaines présentations de sa propre discographie. Son anniversaire offre aujourd’hui l’occasion de reconstituer ce parcours sans séparer les chansons des circonstances très concrètes qui les ont façonnées.