De Soho à « Soul Mining », Matt Johnson ou l’art de repartir de zéro


15 août 2026

En 1982, Matt Johnson enregistre à New York avec le producteur Mike Thorne. Plusieurs chansons sont déjà là, mais l’album qui deviendra Soul Mining ne prendra pas cette forme. Certaines sessions sont abandonnées, le travail repart à Londres et Paul Hardiman rejoint le projet à la coproduction. Ce redémarrage constitue l’un des épisodes les plus révélateurs du parcours du fondateur de The The, qui fête aujourd’hui ses 65 ans.

Chez Johnson, recommencer ne signifie pas nécessairement effacer. Des morceaux traversent les changements de studio, de producteur et de méthode avant de trouver leur place. Cette façon de conserver certaines idées tout en reconstruisant leur environnement prolonge une relation très ancienne avec l’enregistrement, née bien avant le premier album majeur de The The.

À Soho, l’apprenti utilise les heures creuses du studio

Les origines de The The se trouvent d’abord sur des bandes manipulées par un adolescent. Matt Johnson expérimente dans le sous-sol du pub familial à Loughton, puis entre très jeune aux studios De Wolfe, dans le quartier londonien de Soho. Apprenti ingénieur du son vers l’âge de 15 ans, il profite des temps morts pour fabriquer sa propre musique.

Le studio n’est donc pas seulement le lieu où ses chansons seront ensuite enregistrées. Il est, dès le départ, un outil de création et un espace d’autonomie. Johnson apprend à construire son projet en travaillant directement avec la bande, sans attendre qu’une formation stable soit réunie autour de lui.

Cette origine aide à comprendre la nature particulière de The The. Le site officiel le présente non comme un groupe classique, mais comme un projet conçu à la manière d’un collectif multimédia, avec le Plastic Ono Band parmi ses références. Matt Johnson en reste le centre et le seul membre constant, tandis que les collaborateurs évoluent selon les périodes et les enregistrements.

The The, un collectif plutôt qu’un groupe figé

Cette organisation souple devient particulièrement visible pendant la préparation de Soul Mining. Johnson ne travaille pas avec une formation immuable : il rassemble des proches et des musiciens de session. Jim Thirlwell, Zeke Manyika et Thomas Leer figurent notamment parmi les participants cités autour de l’album.

Le procédé correspond à la structure même de The The. Le nom demeure, mais les alliances se recomposent autour des besoins du projet. Johnson conserve la direction artistique tout en faisant entrer d’autres musiciens dans le processus. Le disque peut ainsi changer de cadre sans dépendre de la continuité d’un groupe traditionnel.

Les premières sessions de « Soul Mining » laissées de côté

Le chantier de Soul Mining connaît plusieurs bifurcations. Un autre album avait d’abord été envisagé, avant que la signature de Matt Johnson chez CBS ne mette cette première version de son travail de côté. À New York, en 1982, il commence ensuite des sessions avec Mike Thorne. Elles produisent de la matière, mais pas encore l’architecture définitive du disque.

Johnson change alors de méthode. Certaines prises new-yorkaises sont abandonnées et l’album est repris à Londres avec Paul Hardiman à la coproduction. La chanson « Soul Mining » donne son titre à un ensemble reconstruit dans ce nouveau contexte. Plus qu’un simple changement de studio, l’épisode montre que le musicien accepte de remettre en chantier un travail déjà avancé.

Le disque qui émerge de cette reprise ne repose toutefois pas sur une table entièrement rase. Plusieurs chansons conçues ou travaillées auparavant survivent au passage de New York à Londres. L’histoire de l’album se joue précisément dans cet équilibre entre abandon et conservation.

« Uncertain Smile » survit à la première version

« Uncertain Smile » est décrite comme la plus ancienne des chansons retenues pour Soul Mining. Elle fait partie des premiers essais enregistrés à New York et demeure dans le projet lorsque celui-ci est réorganisé à Londres. Son parcours permet de suivre une idée qui résiste à l’abandon d’une première configuration d’album.

« Perfect » vient également des sessions new-yorkaises, auxquelles participe David Johansen. Le morceau est ensuite intégré à la nouvelle construction élaborée à Londres. Ces deux chansons montrent que Johnson ne rejette pas systématiquement tout ce qui précède : il sélectionne ce qui peut être déplacé, repris et réinscrit dans un autre ensemble.

Le changement de producteur ne gomme donc pas le premier travail. Il en modifie le cadre. Mike Thorne appartient à la phase new-yorkaise, tandis que Paul Hardiman accompagne la reprise londonienne. Entre les deux, Johnson reste celui qui décide quelles chansons peuvent franchir la rupture.

La période solitaire derrière « This Is The Day »

Une autre histoire de Soul Mining commence avant les studios de New York. Matt Johnson a expliqué avoir vécu, entre la fin de l’école et l’enregistrement de l’album, une période très solitaire et introspective qui aurait duré environ dix-huit mois à deux ans. Il relie directement cette phase à l’écriture de « This Is The Day ».

« J’ai traversé une période très intense », résumait-il dans un entretien consacré à l’album. Johnson associait notamment cet état d’esprit au refus de sa mère de le laisser avoir un cyclomoteur, détail très concret d’un souvenir qu’il rattache à cette longue période de repli.

La chanson occupe ainsi une place particulière dans le récit du disque. Là où « Uncertain Smile » et « Perfect » témoignent du passage entre deux séries de sessions, « This Is The Day » renvoie à ce qui précède encore : un temps d’isolement transformé en matériau d’écriture.

Après « Soul Mining », d’autres formes pour continuer

Dans les années 1980 et 1990, Infected, Mind Bomb et Dusk deviennent d’autres repères du catalogue de The The. Matt Johnson s’éloigne ensuite durablement du rythme habituel des albums rock. Il consacre une longue parenthèse à la musique de film, aux documentaires et aux installations artistiques.

Ce déplacement ne rompt pas avec la conception initiale de The The comme projet ouvert et collectif. Il permet au contraire à Johnson de travailler hors du format discographique qui avait structuré la première partie de son parcours. Le retour à un album de nouvelles chansons intervient finalement en 2024 avec Ensoulment, présenté comme le premier disque de The The en 24 ans.

Avec « Ensoulment », Matt Johnson reprend possession du studio

Le lieu de ce retour donne un relief particulier à l’histoire. Le studio de Matt Johnson avait cessé son activité commerciale en 2012. Il est ensuite réinvesti pour enregistrer Ensoulment. Plusieurs décennies après les heures creuses utilisées chez De Wolfe à Soho, le musicien reprend ainsi la main sur son propre espace de travail.

De l’apprentissage sur bande à la reconstruction de Soul Mining, puis à la réouverture d’un studio pour Ensoulment, une même logique se dessine. Matt Johnson avance moins par continuité automatique que par reprises successives : il change les participants, déplace les chansons et redéfinit le cadre lorsqu’une première forme ne lui convient plus.

À 65 ans, le fondateur de The The peut être raconté à travers ces lieux autant qu’à travers une discographie : le sous-sol de Loughton, les studios de Soho, les sessions new-yorkaises abandonnées, la reprise londonienne et, enfin, son propre studio réinvesti. Chaque étape montre comment un projet volontairement mouvant a pu garder le même centre sans devenir un groupe figé.