15 août 2026
Sorti aux États-Unis le 15 août 1995, le premier album de Garbage fête aujourd’hui ses 31 ans. Avant de devenir un groupe, Butch Vig, Steve Marker et Duke Erikson avaient transformé le studio en laboratoire de remixes et de samplers. L’arrivée mouvementée de Shirley Manson, puis un long travail sur bande analogique, allaient donner forme à ce projet construit couche après couche.
Dans le sous-sol de la maison de Steve Marker, à Madison, Shirley Manson fait face à des pistes instrumentales déjà bien avancées. « Vow » et « Queer » tournent tandis que les trois hommes qui l’ont invitée lui demandent d’improviser des mélodies et des paroles. Ces séances hésitantes sont pourtant au cœur de Garbage, premier album du groupe paru aux États-Unis le 15 août 1995 et dont les 31 ans sont célébrés aujourd’hui.
Rien n’est encore assuré lors de cette rencontre. Manson n’a été conviée que pour chanter un ou deux morceaux et les membres du projet ignorent si la collaboration peut fonctionner. Avant de devenir un disque, puis un groupe, Garbage est d’abord une expérience de studio à laquelle il manque encore une voix.
Des producteurs passent de l’autre côté de la console
Au début des années 1990, Butch Vig, Steve Marker et Duke Erikson travaillent à Madison comme producteurs et ingénieurs du son. Vig et Marker ont fondé le Smart Studios, tandis que Vig s’est fait connaître par son travail avec Nirvana, Smashing Pumpkins et Sonic Youth. Tous trois ont donc passé des années à enregistrer les projets des autres avant d’envisager le leur.
Le point de départ n’est pas la répétition traditionnelle d’un groupe guitare, basse et batterie. Entre 1993 et 1994, les trois hommes expérimentent avec des samplers et réalisent des remixes de morceaux de House of Pain, U2, Depeche Mode, Beck ou Nine Inch Nails. Ce travail leur fournit un modèle : utiliser les techniques du remix et les textures électroniques pour construire des compositions originales.
Garbage naît ainsi depuis la régie, par l’assemblage et la transformation des sons. Les premières idées prennent la forme de jams, de démos et de pistes instrumentales qui doivent encore devenir de véritables chansons. C’est dans cette configuration que les trois producteurs cherchent une chanteuse.
Une première session qui manque de tout arrêter
Shirley Manson est repérée grâce à sa présence au sein d’Angelfish. Invitée à Madison en 1994, elle découvre des morceaux déjà construits en partie et doit trouver sa place dans un fonctionnement élaboré avant son arrivée. La première séance se révèle difficile. Personne ne semble alors certain que l’association soit la bonne.
Manson repart en Écosse. Deux semaines plus tard, elle rappelle pourtant le groupe et explique qu’elle pense avoir trouvé comment aborder certaines chansons. Ce second contact relance le projet et conduit progressivement à son intégration comme chanteuse et coautrice. Ce qui devait être une participation limitée devient le quatrième côté de Garbage.
« Queer » conserve la trace de cette phase d’adaptation. Sa base instrumentale est déjà avancée lorsque Manson est invitée à poser des paroles et une mélodie dans le sous-sol de Marker. Le morceau résume la méthode en train de s’établir : partir d’une matière façonnée en studio, puis la restructurer et la compléter par couches successives.
« Vow », une chanson test devenue carte de visite
« Vow » joue un rôle comparable dans les premières séances. Assez avancée sur le plan instrumental, la chanson sert à éprouver la voix et l’écriture de Manson au contact du travail de Vig, Marker et Erikson. Dans un entretien rétrospectif, Butch Vig résumera cette étape sans détour : « Nous avons en quelque sorte forcé Shirley à aller en studio pour les terminer. »
Le titre ne reste pas confiné au laboratoire de Madison. Publié en single en mars 1995, plusieurs mois avant l’album, « Vow » devient l’introduction officielle de Garbage auprès du public. Son association de guitares et de textures issues des pratiques de remix dévoile le principe sur lequel le groupe a travaillé avant même d’avoir une formation définitive.
Cette publication graduelle permet aussi de mesurer le chemin parcouru depuis la première session incertaine. La chanteuse initialement invitée pour quelques titres se retrouve désormais au premier plan d’un groupe dont le premier disque est encore en cours de finition.
La bande analogique impose sa propre discipline
Au Smart Studios, la fabrication de Garbage se poursuit essentiellement sur bande analogique. Le choix complique considérablement l’utilisation des samplers : ceux-ci doivent être synchronisés manuellement avec les enregistrements. L’opération est laborieuse, particulièrement pour Butch Vig, et contribue à allonger la production.
Les démos simples s’enrichissent chaque jour d’éléments supplémentaires. Selon les souvenirs livrés par les membres du groupe dans des entretiens rétrospectifs, le chantier s’étend sur environ un an et demi. « Quand je suis arrivée, il a fallu au moins un an et demi avant que nous finissions le disque », expliquera Shirley Manson.
« Stupid Girl » fournit l’exemple le plus précis de cette méthode. À force d’ajouter des sons sur la bande, le groupe constate en réécoutant les masters qu’un nouveau détail apparaît presque à chaque mesure. La chanson n’est donc pas seulement enregistrée : elle est progressivement densifiée, comme si chaque passage dans le studio ouvrait une nouvelle possibilité.
Isolement à Madison et pression au Smart Studios
Cette minutie a aussi un coût humain. Manson racontera plus tard être arrivée à Madison avec très peu de moyens et presque aucun contact. Loin de l’Écosse, qu’elle peut difficilement joindre par téléphone, elle se nourrit principalement lorsqu’elle se trouve au studio avec le groupe et consacre l’essentiel de son quotidien au disque.
De son côté, Vig porte le poids de sa réputation de producteur. D’après les souvenirs de Manson, il dort peu et passe presque tout son temps au Smart Studios à peaufiner l’album, jusqu’à l’épuisement physique. L’aventure collective se construit ainsi entre deux tensions différentes : l’isolement de la nouvelle chanteuse et la pression que s’impose le producteur devenu membre du groupe.
Garbage quitte le studio et gagne les classements
Garbage paraît le 15 août 1995 aux États-Unis, notamment sous le label Almo Sounds. La chronologie varie selon les territoires : l’album arrive ensuite sur les marchés européens, avec une sortie au Royaume-Uni et plus largement en Europe indiquée au début du mois d’octobre. Ce décalage accompagne une progression commerciale qui se poursuit au-delà de la publication initiale.
Le disque entre au Billboard 200 américain avant d’atteindre le top 20. Il se classe également dans le top 10 britannique et reçoit des certifications multi-platine aux États-Unis, en Australie, au Royaume-Uni et au Canada. Plusieurs rétrospectives insisteront aussi sur la place donnée à Manson dans le rock alternatif du milieu des années 1990, au sein d’un mélange associant rock, électronique, hip-hop et dance.
Trente et un ans après sa sortie nord-américaine, Garbage raconte surtout le passage d’une expérience de producteurs à un groupe complet. Les remixes ont fourni la méthode, le sous-sol de Steve Marker a servi de terrain d’essai et la bande analogique a imposé un travail patient, parfois épuisant.
L’arrivée de Shirley Manson a donné à ce laboratoire son point d’équilibre, mais seulement après un premier rendez-vous manqué et un appel depuis l’Écosse. De « Queer » à « Stupid Girl », les chansons gardent la trace de cette construction progressive : une voix cherchant sa place au milieu de pistes déjà en mouvement, puis participant pleinement à leur transformation.