De Londres à Muscle Shoals : la traversée américaine de Rod Stewart avec Atlantic Crossing


15 août 2026

Sorti le 15 août 1975, Atlantic Crossing fête aujourd’hui ses 51 ans. Rod Stewart y transforme un départ de l’Angleterre, motivé notamment par une fiscalité supérieure à 80 %, en véritable changement de méthode : nouveau label, producteur américain, musiciens de studio et séances menées dans cinq villes. Une traversée géographique et professionnelle dont « Sailing » deviendra le symbole, malgré les réticences initiales du chanteur.

Un déménagement à Los Angeles précède directement la naissance d’Atlantic Crossing. Publié par Rod Stewart le 15 août 1975 et âgé aujourd’hui de 51 ans, l’album porte jusque dans son titre la trace de ce départ de l’Angleterre, motivé notamment par une fiscalité britannique qui dépassait alors 80 % de ses revenus. Cette traversée ne se limite pourtant pas à un changement d’adresse.

Pour son sixième album studio, Stewart modifie presque tout ce qui entourait jusque-là sa carrière solo. Il quitte sa période Mercury, rejoint Warner Bros. Records — avec Riva au Royaume-Uni — et renonce à son association régulière avec Ronnie Wood, Ian McLagan et le noyau de musiciens de ses précédents disques. À leur place arrive une équipe de session-men américains dirigée par Tom Dowd.

Un départ fiscal qui devient un projet artistique

Au milieu des années 1970, le déplacement de Londres vers Los Angeles fournit donc le contexte très concret d’Atlantic Crossing. Le titre résume cette transition géographique, tandis que la fabrication du disque lui donne une dimension professionnelle : Stewart change de maison de disques, de collaborateurs et de cadre d’enregistrement au cours d’un même projet.

La rupture avec son ancienne équipe est déterminante. Ronnie Wood et Ian McLagan ne constituent plus le socle habituel des séances ; le chanteur choisit désormais des musiciens américains rompus au travail de studio. Ce renouvellement prend forme sous la conduite de Tom Dowd, ingénieur et producteur associé notamment à Aretha Franklin, Eric Clapton et aux Allman Brothers.

Dowd est engagé pour apporter à Stewart une approche américaine et une grande précision en studio. Entre avril et juin 1975, il ne fixe pas le projet dans un lieu unique : les séances se déplacent à travers les États-Unis, comme si l’album devait prolonger sur le terrain la traversée annoncée par son titre.

Cinq studios américains pour construire Atlantic Crossing

Atlantic Crossing passe ainsi par A&R à New York, Criteria à Miami, Wally Heider Studio 3 à Hollywood, Hi Recording à Memphis et Muscle Shoals Sound Studio en Alabama. Cette carte d’enregistrement permet à Stewart de travailler avec des musiciens liés à Booker T. & the MG’s ainsi qu’avec les Memphis Horns.

Le disque ne repose donc plus sur la continuité d’un groupe britannique familier, mais sur l’assemblage de plusieurs équipes et studios américains. Cette méthode apparaît comme le prolongement le plus tangible de son installation aux États-Unis : le « crossing » se joue autant dans les salles d’enregistrement que dans la vie personnelle du chanteur.

Une autre décision organise les morceaux une fois les séances achevées. Selon plusieurs sources biographiques, Britt Ekland, alors compagne de Stewart, propose de répartir l’album entre une « slow side » et une « fast side ». La première face rassemble les titres lents, dont « Sailing », tandis que la seconde réunit les chansons plus rapides. Le contraste devient ainsi un principe de séquençage plutôt qu’une simple alternance de tempos.

« Sailing », une chanson venue des Sutherland Brothers

La chanson appelée à incarner l’album n’est pas écrite par Rod Stewart. Gavin Sutherland compose « Sailing » au début de 1972 et l’enregistre en juin de la même année avec son frère Iain au sein des Sutherland Brothers. D’après l’intention exprimée ensuite par Gavin Sutherland, le texte évoquait davantage un voyage spirituel et introspectif qu’une traversée prise au sens littéral.

Stewart découvre le duo sur la recommandation de Dee Harrington, assiste à ses concerts et devient amateur de ses chansons. Il envisage un temps de retenir trois compositions de Gavin Sutherland pour Atlantic Crossing. Une seule figure finalement sur l’album publié : « Sailing ».

La reprise est enregistrée à Muscle Shoals avec une équipe comprenant Roger Hawkins à la batterie, Pete Carr à la guitare, Donald Dunn à la basse et Barry Beckett aux claviers. Les Memphis Horns participent aux cuivres, tandis que plusieurs groupes de choristes sont coordonnés notamment par Bob Crewe. Autour de la voix de Stewart, la chanson devient ainsi une production collective étroitement encadrée par Dowd.

Un appel à 10 heures du matin et six ou sept prises

La séance vocale fournit l’épisode le plus révélateur de cette nouvelle méthode. Tom Dowd téléphone à Rod Stewart vers 10 heures du matin à son hôtel et lui demande de venir immédiatement au studio. Pour le chanteur, cette heure correspond au « milieu de la nuit » dans le rythme d’un rockeur.

Le cadre de Muscle Shoals le prive également de son rituel habituel : prendre un verre avant d’enregistrer. Stewart se présente donc tôt, totalement sobre, devant le micro. Il résumera plus tard cette situation inhabituelle : « Je n’avais jamais chanté une chanson en studio sans boire un verre auparavant. »

La prise définitive n’arrive pas immédiatement. Six ou sept essais sont nécessaires avant que le résultat soit jugé satisfaisant. Derrière une chanson bientôt associée au déplacement et au voyage se trouve donc une scène beaucoup plus prosaïque : un producteur pressant, un chanteur sorti de son rythme habituel et une série de prises matinales à Muscle Shoals.

Le label préfère « Sailing » à « Three Time Loser »

Une fois l’album terminé, Stewart ne place pourtant pas « Sailing » au premier rang de ses choix. Il envisage sa propre composition « Three Time Loser » comme single principal. La maison de disques défend une autre stratégie et impose la reprise des Sutherland Brothers pour lancer le projet, décision que le chanteur accepte à contrecœur.

« Sailing » paraît le 8 août 1975, une semaine avant l’album. Ce choix inverse la hiérarchie souhaitée par Stewart : « Three Time Loser » reste sur le disque, mais ne bénéficie pas de la même mise en avant. Le morceau retenu après plusieurs collaborations avec Gavin Sutherland, puis enregistré dans des conditions inhabituelles, devient finalement le titre autour duquel s’organise la sortie.

La traversée de Rod Stewart trouve son public

Après sa publication, Atlantic Crossing atteint la première place du classement britannique et entre dans le top 10 américain. Avec le succès de « Sailing », ces résultats élargissent l’audience de Rod Stewart au-delà du Royaume-Uni et consolident sa présence sur le marché des États-Unis.

La pochette prolonge visuellement le titre sans qu’il soit nécessaire de lui attribuer une intention détaillée. Elle montre une silhouette stylisée de Stewart traversant un paysage urbain nocturne, dominé par des couleurs violettes et orangées. L’image accompagne un disque né, lui aussi, d’un passage d’un territoire et d’une équipe à une autre.

Cinquante et un ans après sa sortie, Atlantic Crossing raconte ainsi une transition menée sur plusieurs fronts. Le départ fiscal ouvre la voie à un nouveau label ; la fin d’une collaboration régulière conduit Stewart vers des musiciens américains ; cinq studios donnent au projet sa géographie ; Tom Dowd impose ses méthodes jusque dans une séance vocale à 10 heures du matin.

Le paradoxe final tient à « Sailing ». La chanson que Stewart ne voulait pas privilégier devient celle qui résume le mieux, par son titre comme par son parcours, cette période de déplacement. L’histoire d’Atlantic Crossing se lit dès lors moins comme une simple arrivée en Amérique que comme la fabrication méthodique d’un nouveau cadre de travail.