Une grange et un puits comme chambre d’écho : Supergrass fabrique Road To Rouen


15 août 2026

Sorti au Royaume-Uni le 15 août 2005, Road To Rouen fête aujourd’hui ses 21 ans. Pour son cinquième album studio, Supergrass quitte ses habitudes, installe son propre matériel dans une grange normande et renonce à construire le projet autour d’un single radio immédiat. Entre épreuves personnelles, tensions internes et expérimentations artisanales, le groupe réalise un disque étroitement lié à son refuge près de Rouen.

Un vieux puits aménagé en chambre d’écho, une grange transformée en studio et une chanson enregistrée en une seule prise : Road To Rouen porte les traces très concrètes du déplacement de Supergrass en Normandie. Publié au Royaume-Uni le 15 août 2005, le cinquième album studio du groupe fête aujourd’hui ses 21 ans. Son histoire est celle d’une rupture, à la fois géographique, humaine et créative.

Supergrass sort alors de plusieurs années de succès pop, mais le climat entourant ce nouveau projet est assombri par deux épreuves. Gaz et Rob Coombes ont perdu leur mère, tandis que le batteur Danny Goffey traverse une période difficile dans la presse à scandale. Le bassiste Mick Quinn reliera rétrospectivement l’aspect introspectif et l’orchestration de l’album presque entièrement à ces événements.

« Je ne pense que personne n’était d’humeur à sortir une nouvelle série de chansons pop joviales à la “Alright” », résumera Quinn. Ce changement d’état d’esprit ne reste pas une simple déclaration : il influence le lieu choisi, la méthode de travail et la façon dont Supergrass envisage ses chansons.

Supergrass quitte ses studios habituels pour la Normandie

Les trois premiers albums du groupe avaient été enregistrés au Sawmills Studio, en Cornouailles. À la fin de 2004, Supergrass abandonne ce cadre familier et s’installe près de Rouen, dans une ancienne grange que ses membres équipent eux-mêmes. Leur matériel leur permet d’y constituer un studio de travail autonome, loin de leurs habitudes précédentes.

L’essentiel de Road To Rouen est enregistré dans ce lieu entre la fin de 2004 et le début de 2005. Gaz Coombes, Rob Coombes, Danny Goffey et Mick Quinn coproduisent l’album et disposent ainsi d’un contrôle accru sur le son comme sur la structure des morceaux. L’isolement normand ne sert donc pas seulement de décor : il devient l’un des paramètres de la fabrication du disque.

Le studio improvisé s’étend même au-delà des murs de la grange. Pour obtenir une réverbération naturelle sur certaines pistes, Supergrass équipe un vieux puits situé à l’extérieur et le transforme en chambre d’écho. Cette solution artisanale résume la liberté offerte par le lieu : le groupe construit ses propres outils au fur et à mesure de ses besoins.

Un album conçu sans « single radio » obligatoire

Le déplacement accompagne une décision explicite. Supergrass ne veut pas organiser ce cinquième album autour d’un morceau de trois minutes immédiatement destiné aux radios. Danny Goffey évoque une orientation plus acoustique et plus calme, donnant davantage de place à un versant du groupe jusque-là moins exposé et à des morceaux qui auraient auparavant pu être relégués au second plan.

« Nous voulions que ce côté de nous ressorte davantage », explique le batteur à propos de cette démarche. L’objectif n’est donc pas de répéter la formule associée aux premiers succès, mais de laisser émerger une autre manière d’écrire et d’enregistrer. Avec neuf titres répartis sur environ 35 minutes, Road To Rouen prend forme autour de cette ligne directrice.

Les sessions n’en sont pas pour autant paisibles. Le groupe connaît des tensions et des difficultés internes, au point que Danny Goffey doit s’éloigner du projet pendant plusieurs mois. Gaz Coombes, Rob Coombes et Mick Quinn poursuivent alors le travail sous pression afin de tenir les délais prévus. Dans cette grange pensée comme un espace d’autonomie, l’enregistrement se déroule donc aussi sur un équilibre humain fragile.

« St. Petersburg », une prise unique devenue premier single

« St. Petersburg » offre l’exemple le plus précis de la méthode adoptée en Normandie. Placée en deuxième position sur l’album, la chanson est enregistrée en direct et en une seule prise, sans overdubs. Un zither, des cordes discrètes et un rythme évoquant le trot complètent cette interprétation dépouillée.

Le choix éditorial est révélateur : malgré sa construction moins conventionnelle que celle des anciens tubes du groupe, « St. Petersburg » devient le premier extrait de Road To Rouen. Lancé en août 2005, le single atteint la 22e place du classement britannique. La chanson devient ainsi le principal titre de l’album dans les charts, sans remettre en cause le refus initial de chercher un morceau spécialement formaté pour la radio.

Le deuxième single, « Low C », paraît en octobre 2005. Il atteint la 52e place au Royaume-Uni et ne reste qu’une semaine dans le classement britannique. Ce parcours plus limité correspond à celui d’un album dont le groupe avait précisément choisi de ne pas faire une collection de singles immédiats.

Une idée de film abandonnée donne son nom à Road To Rouen

Le titre de l’album ne vient pas uniquement de la région où il est enregistré. « Road To Rouen » naît d’abord comme l’esquisse d’un film consacré à un ravisseur-tueur parcourant les autoroutes françaises. Le projet cinématographique n’aboutit pas, mais son idée est transformée en chanson.

La fiction rejoint alors la réalité des sessions. En devenant à la fois le titre d’un morceau et celui du disque, Road To Rouen désigne désormais la route réellement empruntée par Supergrass pour aller travailler près de Rouen. Le nom rassemble ainsi l’idée de film abandonnée, le déplacement en France et le lieu où l’album a été principalement conçu.

Road To Rouen trouve sa place dans les classements britanniques

Parlophone publie officiellement Road To Rouen au Royaume-Uni le 15 août 2005. L’album atteint la neuvième place du UK Albums Chart, avant d’être certifié disque d’argent par la BPI. Ces résultats montrent qu’une orientation moins dépendante des tubes immédiats n’empêche pas le disque de trouver un public.

Vingt et un ans plus tard, la fabrication de Road To Rouen raconte surtout la façon dont Supergrass a changé ses conditions de travail pour faire apparaître un autre versant de son écriture. Le deuil vécu par les frères Coombes, les difficultés de Danny Goffey et les tensions des sessions donnent au choix normand une portée particulière, sans effacer la dimension concrète du projet : installer un studio, poursuivre malgré une absence et inventer des solutions sur place.

De la prise unique de « St. Petersburg » au puits devenu chambre d’écho, les épisodes de l’enregistrement convergent vers la même logique d’autonomie. La route vers Rouen n’a pas seulement fourni un titre à Supergrass : elle a déterminé le cadre dans lequel ce cinquième album pouvait prendre forme.