David Gilmour : Luck and Strange, l’album façonné en famille


06 septembre 2026

David Gilmour publiait Luck and Strange le 6 septembre 2024. Deux ans plus tard, son cinquième album studio fête aujourd’hui son anniversaire. Né en partie des moments musicaux partagés en famille pendant les confinements, le disque assemble des idées d’âges très différents, implique Polly Samson et plusieurs de leurs enfants, et transforme même une jam enregistrée avec Richard Wright en 2007.

 

Lorsqu’il annonce Luck and Strange le 24 avril 2024, David Gilmour n’a pas publié d’album solo de nouvelles chansons depuis près de neuf ans. Derrière ce retour se trouve pourtant moins un redémarrage soudain qu’un patient travail de collecte : des moments vécus à la maison, un refrain vieux d’environ vingt-cinq ans, une reprise longtemps appréciée et une archive instrumentale remontant à 2007 finissent par se rejoindre dans un même projet.

Les confinements transforment le foyer en espace musical

Une partie de la genèse de Luck and Strange remonte aux confinements de 2020 et 2021. David Gilmour et Polly Samson ont raconté que la famille jouait et chantait alors ensemble sous le nom informel de « Von Trapped Family ». Ces séances domestiques ne constituent pas à elles seules l’enregistrement de l’album, mais plusieurs idées musicales apparues durant cette période alimentent le projet publié quelques années plus tard.

Ce contexte familial ne reste pas une simple toile de fond. Polly Samson participe à l’écriture, tandis que Romany, Charlie et, par le biais d’un souvenir beaucoup plus ancien, Joe Gilmour entrent chacun dans l’histoire du disque. La maison devient ainsi le lieu où des idées nouvelles croisent des fragments conservés depuis longtemps.

L’enregistrement proprement dit s’étend sur environ cinq mois, principalement dans le studio et l’environnement domestique de Gilmour. Pour mener ces éléments jusqu’à leur forme définitive, celui-ci coproduit l’album avec Charlie Andrew. Le producteur est choisi afin d’apporter un regard extérieur actualisé sur le son de Gilmour, sans effacer son identité guitaristique.

Une jam de 2007 devient « Luck and Strange »

La piste qui donne son nom à l’album est aussi celle dont l’origine remonte le plus directement à une autre époque. En 2007, David Gilmour joue dans une grange avec Richard Wright, le batteur Steve DiStanislao et le bassiste Guy Pratt. De cette séance subsiste une longue improvisation instrumentale, désignée comme la « barn jam ».

Des années plus tard, Gilmour reprend cette matière. Il la réduit, la restructure et la transforme en chanson, tandis que Polly Samson écrit des paroles consacrées à la mortalité et au passage du temps. « Luck and Strange » devient ainsi le point de rencontre entre une archive collective et le travail plus récent mené autour de l’album.

Certaines éditions permettent d’ailleurs d’entendre également la jam originale. Le rapprochement expose le chemin parcouru entre l’improvisation enregistrée avec Richard Wright et la version plus courte et construite retenue pour Luck and Strange. À l’échelle du disque, cet épisode résume une méthode : ne pas considérer les idées anciennes comme closes, mais chercher la forme dans laquelle elles peuvent encore trouver leur place.

Romany Gilmour, une feuille de paroles et un train à prendre

« Between Two Points » naît d’une décision très différente. David Gilmour et Polly Samson apprécient depuis longtemps cette chanson publiée en 1999 par le duo The Montgolfier Brothers. Gilmour commence par en enregistrer une bande instrumentale, avant de constater que les paroles ne lui correspondent pas naturellement.

Sa fille Romany, déjà présente pour des parties vocales et de harpe sur d’autres titres, est alors invitée à essayer le chant principal. La scène est brève : elle ne connaît pas la chanson, reçoit les paroles sur une feuille et doit bientôt partir prendre un train. Il n’est donc pas question de multiplier les répétitions ou les prises.

« Elle l’a simplement chantée une fois d’un bout à l’autre », racontera David Gilmour. Environ 90 % de cette interprétation spontanée est conservé dans la version finale. Polly Samson décrit pour sa part les paroles comme très vulnérables, ce qui éclaire le choix d’une autre voix que celle initialement envisagée. La contrainte du départ imminent, loin d’interrompre la séance, fixe la prise retenue sur le disque.

« Scattered », ou la marée qu’on ne peut retenir

L’implication familiale prend une autre forme avec « Scattered », coécrite par David Gilmour, Polly Samson et leur fils Charlie. Celui-ci apporte des lignes inspirées de l’histoire du roi Canut, associé à l’image d’un souverain tentant en vain de retenir la marée. Cette évocation devient une métaphore des forces naturelles et du temps qu’il est impossible d’arrêter.

Gilmour souligne directement l’apport de son fils : « Ces lignes sur le fait de retenir la marée sont brillantes ». La contribution de Charlie n’est donc pas périphérique. Elle fournit un élément central au texte et inscrit dans une chanson une idée issue d’un échange familial.

Le temps qui échappe à toute prise traverse aussi « Sings », mais par un autre chemin. Gilmour raconte que le refrain remonte à environ vingt-cinq ans. Il l’aurait improvisé à la guitare dans une pièce où se trouvait Joe, son fils alors âgé de deux ans. Conservé en mémoire durant plus de deux décennies, ce motif trouve finalement sa destination sur Luck and Strange.

Du foyer à une sortie internationale

La présentation publique de l’album commence avec « The Piper’s Call », premier single dévoilé en avril 2024. « Between Two Points » suit en juin, puis « Dark and Velvet Nights » en août. Le morceau-titre paraît à son tour en septembre, autour de la sortie du disque.

Le 6 septembre 2024, Sony Music et Legacy Recordings publient Luck and Strange en vinyle, CD, Blu-ray, téléchargement numérique et coffret deluxe. Cette large gamme de formats contraste avec les circonstances intimes dans lesquelles une partie du projet a pris naissance. Le disque atteint ensuite la première place du classement officiel des albums au Royaume-Uni. Il devient le troisième album solo de David Gilmour à se classer numéro un dans son pays.

Un album construit avec plusieurs générations de souvenirs

Deux ans après sa sortie, Luck and Strange apparaît d’abord comme un album de longues gestations. Une improvisation de 2007 y côtoie un refrain remontant à la fin des années 1990, tandis que les séances familiales des confinements ouvrent un nouveau cycle de travail. Rien, dans ce parcours, ne procède d’une seule période de création.

Le fil conducteur se trouve dans la manière dont David Gilmour transforme ces matériaux avec ses proches. Polly Samson écrit, Romany impose en une prise la voix de « Between Two Points », Charlie apporte à « Scattered » l’image de la marée et Joe demeure associé au premier souvenir de « Sings ». L’anniversaire de Luck and Strange rappelle ainsi comment un retour discographique attendu pendant près de neuf ans s’est construit dans le temps long, entre studio domestique, mémoire familiale et archive musicale.