07 octobre 2026
Thom Yorke fête aujourd’hui ses 58 ans. De la trentaine de versions de Paranoid Android aux fragments électroniques de The Eraser, le chanteur de Radiohead a développé une méthode singulière : accumuler, découper, ralentir et réassembler jusqu’à faire apparaître une chanson.
Les paroles de Paranoid Android auraient pu être figées bien plus tôt. Thom Yorke a pourtant continué à les reprendre, parfois pour quelques mots seulement, jusqu’à produire trente ou quarante versions différentes. Ce travail ne s’effectuait pas nécessairement dans le calme d’un studio : il pouvait se poursuivre dans un bus, au milieu d’un déplacement ordinaire. Yorke a comparé cette répétition à une forme de méditation.
L’acharnement ne concernait pas uniquement le texte. Radiohead a également discuté de la vitesse du morceau, puis ralenti en studio une version de travail afin d’obtenir la sensation recherchée. Ce procédé résume une part essentielle de la création chez Yorke : une chanson n’est pas un objet intact qu’il suffirait de capturer. Elle peut être démontée, déplacée et reconstruite, jusqu’à ce que ses différents éléments trouvent leur forme.
Paranoid Android, ou l’art de ne pas choisir trop vite
Yorke écrit des chansons et enregistre sa voix depuis l’âge de 13 ou 14 ans. Il fait alors circuler des cassettes de ses premiers essais. Cette pratique précoce de l’enregistrement annonce déjà une relation durable aux sons conservés : les idées peuvent attendre, revenir plus tard et prendre un autre sens lorsqu’elles sont placées à côté d’une matière nouvelle.
Avec Radiohead, formé dans l’Oxfordshire avec Colin Greenwood, Ed O’Brien, Phil Selway et Jonny Greenwood, il devient le chanteur et le principal auteur-compositeur du groupe. Mais son écriture ne repose pas seulement sur une progression linéaire, du premier accord au morceau terminé. Autour de Kid A, après OK Computer, Radiohead se déplace nettement vers l’électronique, le montage et des structures moins dépendantes du format rock traditionnel.
Durant cette période, Yorke expérimente aussi une méthode inhabituelle pour lui : écrire un texte comme une histoire, avant de n’en garder que certains fragments. L’unité initiale disparaît alors au profit d’images choisies. Les mots ne sont plus nécessairement chargés de raconter tout le récit ; ils deviennent une matière à isoler et à replacer.
Cette manière de procéder éclaire aussi les multiples réécritures de Paranoid Android. Changer quelques mots, ralentir une bande ou retirer une partie d’un texte ne relève pas d’une simple correction finale. Chaque intervention peut modifier l’équilibre général du morceau. Radiohead, dont les titres figurent dans la programmation de RADIO COLLECTION, construit ainsi certaines chansons par transformations successives plutôt que par exécution immédiate d’une idée arrêtée.
Nigel Godrich, l’éditeur au milieu des fragments
Au fil des tournées, Thom Yorke accumule des éléments sonores dans son ordinateur. Certains naissent dans des chambres d’hôtel ou pendant des temps morts. Ces blocs peuvent rester séparés pendant plusieurs années avant d’être repris. Yorke résume lui-même ce déplacement de la composition vers le montage : « Une grande partie de l’écriture, désormais, ne consiste plus vraiment à écrire des chansons, mais à éditer. »
The Eraser, son premier album solo, donne une forme complète à cette méthode. Le disque est construit à partir de fragments électroniques accumulés sur une longue période. Nigel Godrich y occupe une place centrale, non seulement comme producteur, mais comme conseiller et éditeur des idées. Il aide Yorke à sélectionner les blocs, à les isoler et à les ordonner avant même que les mélodies vocales ne soient définitivement posées.
Yorke a expliqué que plus Godrich le poussait à clarifier et à ranger ses idées, plus celles-ci commençaient à ressembler à ce que l’on pouvait appeler des chansons. Le producteur ne se contente donc pas de restituer un son : il intervient au moment où une masse de fichiers, de rythmes et de motifs doit devenir une structure.
Une autre étape commence lorsque ces morceaux conçus sur ordinateur doivent être interprétés. Il faut alors les apprendre et les rejouer humainement. Le travail numérique ne supprime pas le geste collectif ; il lui impose au contraire un nouveau point de départ. Les musiciens doivent reproduire, adapter ou transformer une construction qui n’est pas forcément née d’une répétition en groupe.
De The Smile au retour scénique de Radiohead
Cette circulation entre laboratoire électronique et jeu collectif se prolonge avec The Smile. Yorke et Jonny Greenwood ont formé le trio avec le batteur Tom Skinner. Le projet a publié trois albums, dont Cutouts en 2024, offrant à Yorke un autre cadre que Radiohead pour poursuivre ce travail de construction et d’interprétation.
Radiohead, de son côté, n’a pas publié d’album depuis A Moon Shaped Pool en 2016. Le groupe a néanmoins retrouvé la scène en 2025 pour ses premiers concerts depuis 2017. Dans un entretien publié l’année suivante, Yorke a qualifié cette expérience d’« overwhelming », un mot qui peut évoquer quelque chose d’aussi intense que difficile à contenir. Cette reprise ne constitue toutefois pas l’annonce d’une nouvelle tournée mondiale ni celle d’un album.
Un nouveau projet solo a également été évoqué pour 2026, sans titre, date précise ni contenu officiellement établis dans les éléments connus. À 58 ans, Yorke reste donc fidèle à une logique perceptible depuis ses premières cassettes : conserver la matière avant de décider de sa forme. Pour Paranoid Android, il aura fallu des dizaines de textes et même une modification de vitesse. Parfois, quelques mots déplacés ou une bande ralentie suffisent à faire basculer toute une chanson.
Sources et pour aller plus loin
L’entretien de Thom Yorke avec Matt Everitt pour la BBC détaille les nombreuses versions des paroles de Paranoid Android et le ralentissement effectué en studio. L’émission Here’s the Thing de WNYC Studios permet d’approfondir sa conception de l’écriture par montage et la transformation des compositions numériques en morceaux jouables.
Une archive de l’entretien accordé au New York Times revient également sur la fabrication de The Eraser et sur le rôle déterminant de Nigel Godrich dans l’organisation des fragments.
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