21 octobre 2026
Il devait prolonger rapidement l’élan de Is This It, mais sa fabrication s’est transformée en épreuve d’endurance. Pour les 23 ans de Room on Fire, retour sur le faux départ avec Nigel Godrich, le rappel de Gordon Raphael et des séances nocturnes parmi les plus éprouvantes de l’histoire des Strokes.
Lorsque The Strokes commencent à préparer Room on Fire, le groupe avance déjà sous une forte pression. Le succès de Is This It, les longues semaines de tournée et les attentes suscitées par ce premier album placent immédiatement son successeur dans une situation délicate. Le disque doit arriver vite, sans donner l’impression d’une simple répétition, tandis que les réactions négatives provoquées par la soudaine exposition du groupe ont déjà commencé à accompagner son parcours.
Le faux départ avec Nigel Godrich
La première grande décision consiste à ne pas reprendre immédiatement la formule du précédent album. The Strokes essaient de travailler avec Nigel Godrich, notamment connu pour sa collaboration avec Radiohead. Cette association ne va pourtant pas au bout du projet. Le groupe revient finalement vers Gordon Raphael, le producteur déjà présent aux commandes de Is This It.
Ce retour n’a rien d’une solution de facilité. Julian Casablancas veut éviter que le nouvel album sonne comme une production contemporaine. Raphael doit donc préserver une esthétique volontairement sèche et tendue tout en accompagnant un groupe confronté à l’enjeu de son deuxième disque. Le producteur résumera cette expérience par une formule particulièrement nette : « the hardest and most rewarding thing I have ever done », soit le travail le plus difficile et le plus gratifiant qu’il ait jamais réalisé.
Le choix de Raphael redonne une direction aux séances, mais pas un rythme confortable. Le calendrier initial prévoit environ sept semaines de travail. La production en demande finalement près de trois mois. Durant les soixante premiers jours, le producteur ne bénéficie que de trois jours de repos, signe d’un album construit dans une concentration presque continue.
Des nuits qui semblent ne jamais finir
Les séances prennent rapidement la forme d’un marathon. Une partie du travail se déroule la nuit et certaines journées de studio peuvent atteindre 23 heures et demie. Cette durée spectaculaire raconte mieux que n’importe quelle fiche technique la tension qui entoure Room on Fire : le groupe et son producteur ne se contentent pas d’enregistrer une série de morceaux, ils cherchent à arrêter une version du disque conforme à leurs exigences dans un délai déjà dépassé.
Cette intensité éclaire aussi la continuité entre les deux premiers albums. Le retour de Raphael permet aux Strokes de conserver leur manière de travailler avec un interlocuteur qui connaît déjà leur fonctionnement. Mais cette familiarité ne raccourcit pas les séances. Elle accompagne au contraire un processus plus long que prévu, marqué par des heures tardives et une très faible récupération.
Room on Fire, comme The Strokes, figure dans la programmation de RADIO COLLECTION. Derrière l’immédiateté de chansons destinées à être diffusées largement se trouve ainsi une fabrication particulièrement exigeante, menée jusqu’aux limites du calendrier et de l’endurance de ses participants.
« Reptilia », la pièce arrivée à la fin
L’histoire de Reptilia concentre une partie de cette genèse mouvementée. Le morceau est ajouté durant la dernière phase du travail. Une interview publiée à l’époque décrit le retour du batteur Fabrizio Moretti en studio, avant que la chanson ne permette de compléter l’album. L’un des titres les plus directement associés à Room on Fire n’est donc pas présenté comme le point de départ du projet, mais comme une pièce tardive de sa construction.
Son arrivée offre aussi un dénouement concret à ces sessions prolongées. Après le changement de producteur, les semaines supplémentaires et les nuits interminables, Reptilia participe à fixer la forme définitive du disque. Ce détail de fabrication donne au morceau une place singulière dans le récit de l’album : celle d’une chanson intégrée au moment où il fallait enfin achever un travail devenu beaucoup plus lourd qu’annoncé.
Un album en ligne avant d’être en magasin
La pression ne s’arrête pas aux portes du studio. Avant sa commercialisation officielle, des fichiers de Room on Fire circulent sur Internet à la suite d’une fuite. L’épisode survient au moment où l’industrie musicale mène ses premières grandes batailles contre le partage non autorisé. Pour The Strokes, l’attente autour du deuxième album se double donc d’une diffusion que le calendrier officiel ne contrôle plus.
Sorti en Europe le 20 octobre 2003, Room on Fire fête aujourd’hui ses 23 ans passés d’un jour. Son histoire reste celle d’un disque réalisé sous plusieurs formes de pression : celle d’un premier succès à prolonger, celle d’une collaboration initiale abandonnée, celle de séances poussées jusqu’à l’épuisement et, enfin, celle d’un album déjà en circulation avant son arrivée officielle. Au centre de cette trajectoire, Reptilia rappelle qu’une chanson ajoutée tardivement peut devenir l’un des points d’ancrage du disque achevé.
Sources et pour aller plus loin
L’interview de Gordon Raphael publiée par NME dans « Good Gord! » revient sur le premier essai avec Nigel Godrich, le retour du producteur et la difficulté du projet. The Independent détaille pour sa part l’allongement des sessions et le rythme de travail imposé par l’enregistrement.
L’article de Magnet Magazine consacré aux Strokes apporte un éclairage complémentaire sur la volonté de Julian Casablancas de ne pas produire un disque sonnant comme une production contemporaine.
À lire aussi : retrouvez notre sélection consacrée aux anniversaires d’albums Pop Rock.


