The Rolling Stones : les 45 ans de Tattoo You, assemblé au fil de dix ans de sessions


24 août 2026

Le 24 août 1981, The Rolling Stones publiaient Tattoo You sur Rolling Stones Records. Quarante-cinq ans plus tard, l’album fête aujourd’hui son anniversaire avec une histoire singulière : plutôt que de naître d’une campagne d’enregistrement classique, il fut largement construit à partir de morceaux délaissés au cours des années 1970, puis retrouvés, triés et achevés à l’approche d’une nouvelle tournée.

 

Au début de 1981, The Rolling Stones ont besoin d’un album studio pour accompagner leur retour sur la route. Le calendrier ne favorise pas une longue série de nouvelles séances. Chris Kimsey, ingénieur du son et producteur associé du groupe, propose alors une autre méthode : ouvrir les archives, écouter les bandes laissées de côté et chercher dans ce matériel ancien de quoi bâtir Tattoo You.

Chris Kimsey transforme les archives en chantier

La tâche ressemble d’abord à un patient travail d’inventaire. Pendant plusieurs mois, Kimsey trie les bandes accumulées au fil des précédents albums, réalise des mixages d’essai à Olympic Studios et les envoie aux membres du groupe. Les chansons retenues ne proviennent donc pas d’un même lieu ni d’une même période : les enregistrements utilisés s’étendent de novembre 1972 à juin 1981.

Les séances de Goat’s Head Soup fournissent « Waiting on a Friend » et « Tops ». Celles de Black and Blue livrent « Slave » et « Worried About You », tandis que « Start Me Up » ressurgit du travail effectué autour de Some Girls. Une grande partie du reste de l’album — « Hang Fire », « Little T&A », « Black Limousine », « Neighbors », « Heaven » et « No Use in Crying » — vient des sessions d’Emotional Rescue.

Tattoo You conserve pourtant le statut d’album studio. Les bandes anciennes constituent sa matière première, mais elles doivent encore être sélectionnées, mixées et complétées. La production est créditée à Chris Kimsey, Mick Jagger et Keith Richards, avec un rôle déterminant de Kimsey dans l’exploration et l’organisation de ces enregistrements dispersés.

« Start Me Up », la prise rock enterrée parmi les versions reggae

L’histoire de « Start Me Up » résume à elle seule cette méthode. Le morceau apparaît d’abord sous le titre « Never Stop », comme une idée reggae de Keith Richards, pendant les séances de Black and Blue en 1975. Les Rolling Stones le reprennent à Pathé Marconi, à Paris, lors des sessions de Some Girls en 1977 et 1978.

Le groupe multiplie alors les versions reggae. Les souvenirs évoquent plus de trente prises, voire plusieurs dizaines, sans que le résultat soit jugé satisfaisant. Le titre est finalement abandonné. Au milieu de cette masse d’essais se trouvent cependant deux prises plus rock, dont une jouée pour détendre l’atmosphère puis oubliée dans les bandes.

Quelques années plus tard, Kimsey retrouve cette version au cours de ses recherches. Keith Richards résumera la découverte ainsi : « Il a trouvé celle-là au milieu – elle était simplement enterrée là-dedans. » La chanson ne devient pas immédiatement un produit fini : Mick Jagger enregistre de nouveaux chants et des overdubs en 1981, notamment à Electric Lady Studios et au Hit Factory, à New York.

Placée en ouverture de Tattoo You, « Start Me Up » en devient le premier single en août 1981. Le morceau atteint la deuxième place des classements aux États-Unis et au Canada, ainsi que la septième au Royaume-Uni. Une chanson laissée de côté après des dizaines de tentatives fournit ainsi au projet son lancement commercial le plus visible.

Des bandes anciennes, mais un travail d’achèvement en 1981

La découverte des prises ne suffit pas à faire un album. Pour donner une continuité à des morceaux enregistrés à plusieurs années d’intervalle, Mick Jagger pose de nouvelles parties vocales et supervise différents overdubs au printemps et à l’été 1981. Les contributions instrumentales entièrement nouvelles restent limitées sur une grande partie du disque, mais ces retouches permettent d’achever des titres demeurés à l’état de projet.

Le séquençage apporte également une logique à cet assemblage. La première face rassemble les morceaux les plus orientés rock, avec « Start Me Up » en tête. La seconde privilégie des titres plus lents et atmosphériques, parmi lesquels « Worried About You », « Heaven » et « Waiting on a Friend ». Cette séparation nette organise des bandes provenant d’époques différentes sans masquer leur diversité.

« Worried About You » illustre ce passage d’une période à l’autre. D’abord enregistrée pour Black and Blue, la chanson reste inutilisée avant d’être retrouvée par Kimsey. Retravaillée pour Tattoo You, elle rejoint la seconde face et participe à l’équilibre choisi pour la version définitive.

« Waiting on a Friend », presque dix ans pour trouver sa forme

Le voyage le plus long est celui de « Waiting on a Friend ». Ses origines remontent aux séances de Goat’s Head Soup, au début des années 1970, sous la forme d’un enregistrement instrumental ou encore partiellement développé. La piste demeure inédite jusqu’à ce que Kimsey la retrouve pendant la préparation de Tattoo You.

Mick Jagger enregistre alors la voix définitive et de nouveaux éléments instrumentaux sont ajoutés. Le saxophoniste Sonny Rollins intervient sur l’arrangement, auquel ses parties apportent une couleur plus douce et jazzy. Là encore, la chanson publiée en 1981 est le résultat d’un dialogue entre une prise ancienne et un travail effectué près de dix ans plus tard.

Sortie ensuite en single, « Waiting on a Friend » reçoit un prolongement visuel à New York. Dans le clip, Jagger attend Richards sur les marches d’un immeuble, avant que les deux musiciens parcourent le quartier et rejoignent un bar. Cette scène urbaine accompagne l’aboutissement public d’un morceau resté longtemps incomplet dans les archives du groupe.

Une pochette conçue pour un album aux origines multiples

À cet assemblage sonore répond une image immédiatement identifiable : un visage masculin tatoué, cadré en gros plan. La pochette est conçue par Peter Corriston avec Hubert Kretzschmar et Christian Piper. Elle sera plus tard intégrée à la collection d’un musée d’art moderne, prolongeant hors du domaine musical l’existence visuelle de Tattoo You.

Lors de sa publication, l’album atteint les premières places de plusieurs classements internationaux et remplit la fonction qui avait contribué à déclencher sa fabrication : fournir aux Rolling Stones un nouveau disque studio à soutenir pendant leur tournée. Ce résultat repose moins sur une soudaine accumulation de compositions que sur la capacité à reconnaître, dans des bandes écartées, des chansons encore susceptibles d’être achevées.

Quarante-cinq ans après sa sortie, Tattoo You raconte ainsi une histoire de récupération et de montage. Des séances menées pour quatre albums différents, des prises abandonnées, de nouveaux chants enregistrés en 1981 et un séquençage en deux faces ont convergé vers une même publication.

Le rôle de Chris Kimsey en constitue le fil conducteur : écouter ce que le groupe avait oublié, isoler les prises utilisables, puis les remettre en circulation. De « Start Me Up », enfouie parmi les versions reggae, à « Waiting on a Friend », commencée près d’une décennie auparavant, l’album des Rolling Stones rappelle surtout qu’un morceau écarté n’est pas nécessairement un morceau terminé.